L’autre jour un homme est tombé de la falaise.
Quand je suis arrivé sur l’esplanade de la plage, il y avait plus de monde que d’habitude. Tous étaient tournés vers la falaise. D’habitude, sur l’esplanade de la plage, les gens regardent la mer.
J’ai vu deux pompiers au pied de la falaise, à l’endroit où la paroi calcaire s’arrête, là où la végétation, toujours sur une pente raide, commence. Ils s’affairaient à coté de l’accidenté. On ne le voyait pas. À l’endroit où il était tombé, la végétation est assez dense. Seul les casques et les bustes des deux secouristes étaient visibles et deux autres étaient en train de les rejoindre, non sans difficulté, avec une civière en plastique. J’ai demandé ce qui s’était passé. « Un homme est tombé de la falaise, il a voulu prendre une photo ».
Je suis parti. Je suis parti parce qu’il y avait trop d’yeux pointés vers la falaise, vers l’homme tombé.
Les jours suivants, j’ai voulu en savoir plus. Je n’ai rien trouvé dans la presse locale, rien sur la page facebook de la ville, à part le commentaire d’une estivante qui se plaignait du désagrément que lui avait procuré le spectacle de l’homme tombé le jour de son arrivé dans cette ville. Il est vrai que c’était la veille d’un week-end festif.
Les jours suivants, j’ai continué à chercher des informations, j’ai fait comme tout le monde, j’ai rentré des mots-clés dans le moteur de recherche : Accident_falaise_chute_homme tombe_la date_le lieu.
Rien. Rien ce jour-là. Comme si cette chute n’avait jamais existé.
J’ai lu d’autres récits, d’autres hommes et femmes tombés de la falaise de cette ville. Certains par étourderie, d’autres par désespoir.
Mais rien ce jour-là.
Pourtant, je vous donne ma parole, je suis passé par l’esplanade de la plage ce vendredi soir du mois de juin et j’ai vu des dizaines de badauds tourner le dos à la mer. J’ai vu des pompiers s’agiter dans le vert sombre des broussailles et j’ai vu le haut des falaises plus abrupt et plus nu que jamais.
Mais je dois dire que je n’ai pas vu l’homme, pas vu son corps, le corps d’un quidam tombé d’une falaise.
 
 
PS. :
L’autre jour, avant de quitter cette ville côtière, je suis monté en haut de la falaise, à l’endroit où l’homme a du tomber. Ici, il y a une barrière et des panneaux de mise en garde un peu partout. L’homme a du enjamber la barrière, trouver l’espace entre la barrière et le bord de la falaise suffisamment large pour s’y aventurer. L’herbe est assez haute et encore verte, parsemée de graminées sauvages et d’une grande variété de fleurs des champs. Il est vrai que cela peut donner envie d’aller voir.
Etait-ce pour faire une belle photo des toits de la ville ou pour prendre un selfie plus spectaculaire ?
N’empêche, il est tombé là, jusqu’en bas de la falaise. A cet endroit, elle fait 80 mètres. Combien de temps dure une chute de cette hauteur ?
L’homme, très probablement, a eu le temps de formuler une pensée. A-t-il pensé à sa femme, à ses enfants, à sa mère ou à son père ? A-t-il vu défiler sa vie comme un film en accéléré ?
A-t-il eu le temps d’avoir peur, peur du moment de l’impact ? Peur de mourir ?
A-t-il lutté, essayé de s’accrocher à une pierre, à une racine ?
A-t-il vu ce goéland argenté qui planait juste au dessus de lui ? A-t-il remarqué l’étonnement de l’oiseau, son œil froid sans compassion ? A-t-il entendu ses cris moqueurs ?
Ou a-t-il regardé la mer, le ciel, le soleil en face…ébloui par l’éclat blanc de l’écume ?
Peut-être, le temps de sa chute, tout, absolument tout, lui semblait
suspendu…comme le vol de l’oiseau et l’oiseau n’a pas ri mais échangé avec l’homme un regard complice et l’homme a senti sur sa peau la caresse du vent doux de cette soirée d’été finissante.
Juin 2026 ©jörglanghans