MUR DE LUMIÈRE
Quand tu lèves les yeux pour scruter le haut de la falaise tu éprouves comme un vertige en même temps que la joie.
Élévation et effondrement. Tu sais que tu es fait de ça, toi aussi. Toi, si insignifiant devant l’immensité de ce mur.
Gloire et misère. Ce monde, plus exactement ce continent, semble naître et mourir ici même. Comme si le vent et la mer avait mis à nu ce que les hommes savent depuis toujours mais ne veulent s’avouer : nous ne sommes qu’une espèce passagère. La coupe vive dans les couches géologiques millénaires nous le rappelle avec force.
Nous sommes bouleversé par la beauté d’un lieu parce qu’il nous dépasse, parce que ce dépassement nous fait sentir plus intensément que nous faisons partie d’un » grand tout « .
Je me baisse et je ramasse un silex plus ancien que les premières mains dessinées sur d’autres parois.
Être ici, devant ces falaises est un privilège et j’essaie de retenir cette émotion. Des dessins, des aquarelles faites in situ et dans un deuxième temps, temps de transposition à l’atelier, des peintures souvent plus vastes et des sculptures en plâtre.
Aller-retour constant entre le lieu d’observation et celui de l’imagination comme si ce mouvement de balancier me permettait de rester toujours en quête…
Le froid, la neige et le virus
C’est pendant l’hiver 2021, un hiver sous le signe du Covid, que j’avais peint cet autoportrait. Souvenir vif et pourtant presque irréel d’un monde figé par une hibernation sanitaire qui nous renvoyait à nos solitudes respectives.
Froid et neige de saison sont de retour mais c’est une toute autre épidémie, bien plus dangereuse, qui paralyse actuellement non seulement les cerveaux mais aussi les cœurs : le Nationalisme.
C’est une maladie bien connue, facile à diagnostiquer et difficile à soigner. Très tenace, elle revient d’une façon cyclique, mute sans cesse pour contaminer les esprits faibles, les déçus, les laissés pour compte et les revanchards. Quand le nombre de malades devient important, ceux qui savent tirer profit de cette situation, la renomme » Patriotisme » et ce qui fut vice devient vertu. Ainsi une population devenue malade est persuadée que les autres, les vaccinées, sont à traiter…
Tout ça a déjà eu lieu, ici et ailleurs, mais la force de cette nouvelle vague nationaliste est telle que nous ne pouvons pas faire comme si cela nous ne concernait pas. Albert Einstein écrivait en 1934 : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».
Amis d’ici et d’ailleurs, je nous souhaite du courage et de la ténacité pour empêcher que la loi du plus fort ne devienne la norme.
Image©jorglanghans : Self-portrait ( hold on ), 2021, Oil, gouache, watercolor and pastel on paper, 65 x 50 cm
Le temps d’un coucher de soleil
Le temps d’un coucher de soleil
Nous vivons dans un monde où le cynisme et la brutalité ne semblent plus avoir de limites. La loi du plus fort piétine jour après jour le droit international (ce qu’il en reste) et nous nous en accommodons. Les pays dominants sont dirigés par des psychopathes et/ou des criminels, et cela semble être la norme (ainsi un Xi Jinping passe pour un grand sage). L’Ukraine continue d’être pilonnée quotidiennement et on s’y est « habitués ». À Gaza, un génocide toujours en cours est la réponse au pogrom du 7 octobre. Même l’UE, censée être la dernière citadelle des valeurs occidentales, n’arrive pas à condamner fermement cette barbarie comme elle avait condamné à juste titre les massacres du 7 octobre.
En Iran, « une guerre préventive » et de grosses bombes pour « négocier » l’arrêt d’un programme d’enrichissement d’uranium et pour obtenir « la paix » (et pourquoi pas le duo Trump/Netanyahou prix Nobel de la paix ?). Tout « ça » est parfaitement visible. Nous assistons à l’effondrement d’un monde qui s’était construit sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale et du « plus jamais ça ».
Depuis longtemps, nous savions, sans réellement l’admettre, que notre bel ordre mondial était imparfait, hypocrite et injuste, mais avec la dernière élection américaine, tout a volé en éclats. Nous avons basculé dans une période d’instabilité nouvelle. Les Trump, Poutine, Netanyahou, Khamenei et Erdoğan invoquent tous un Dieu vengeur pour expliquer leurs méfaits. Nous en sommes là, revenus aux temps des croisades.
« Par quels crimes les hommes ont-ils donc mérité tous ces maux ? Quel dieu irrité peut les avoir forcés à vivre dans cet abîme de misère ? » se demandait Érasme.
Certains jours, « cet abîme de misère » étreint plus que d’habitude. Certains jours, je ressens le besoin de regarder le soleil en face. Je me sais chanceux de pouvoir dire encore une fois la beauté du monde, comme on répète un mantra pour échapper à la folie des hommes. Le temps d’un coucher de soleil.
RÉSISTER
RÉSISTER
Chaque jour une nouvelle déclaration comme une claque à laquelle on ne s’attendait pas. Chaque jour un autre décret plus délirant que le précédent. Les journalistes n’arrivent plus à suivre ce flot de vomi verbal. Comment supporter l’obscénité de cette bouche surmonté d’un toupet, le tout perché sur une cravate rouge…et que dire du salut nazi volontaire ou inconscient du nouveau meilleur ami du président voyou…tant d’autres figures repoussoirs en quelques semaines seulement.
Nous sommes les spectateurs d’un film grotesque qui vire au film d’horreur et ce n’est que le début !
J’ai l’impression d’être là comme un imbécile à écouter tous les matins les infos et me demander ensuite ce que je fabrique dans ce monde qui bascule dans l’ère techno-fasciste ( je ne sais comment la nommer autrement ). « Nous », je veux dire les couillons de l’histoire, comme des petits lapins pris dans les phares d’un gros 4X4. Sidération est le mot qui me vient à l’esprit. Je m’oblige à lutter contre ce sentiment parce qu’il paralyse et c’est précisément ce qu’ils veulent provoquer. J’espère de tout cœur que l’UE aura le réflexe vital de serrer les rangs et de faire réellement front face à la « politique » de Trump, face à la volonté impérialiste de Poutine et à celle, plus feutrée, de la Chine pour ne nommer que les principales menaces actuelles.
Il est de plus en plus clair que c’est la démocratie elle-même comme modèle de société qui est visé, qui est réellement en danger…partout !
Vu de ma petite fenêtre, vu de ce charmant village français où j’habite ( avec une majorité confortable pour l’extrême droite…) il est difficile d’entrevoir à court terme une sortie de ce cauchemar et de ne pas désespérer de la brutalité de ce « nouvel ordre mondial » qui n’est que l’ancien en pire.
Pourtant, comme beaucoup d’entre nous, je continue jour après jour, de faire ce que je fais de mieux : peindre et dessiner. Etrange simultanéité entre la petite et la grande histoire.
Depuis quelques mois je dessine essentiellement des cailloux. Oui, de simples cailloux, je suis tout à fait sérieux, des cailloux comme il y en a des milliers. Ces silex trouvés au pied des falaises qui s’écroulent sont devenu mes frères de solitude. RÉSISTER, disent-ils tout bas. Les pierres savent de quoi elles parlent.
Je vous souhaite la plus belle journée possible, à vous, compagnons de routes et de déroutes.
SILEX/EXILS
SILEX/EXILS
Depuis quelques mois je dessine des silex ramassés au pied des falaises de la côte d’Albâtre. Je les dessine patiemment. Pierre après pierre. Chacune unique et pourtant semblable aux autres.
Quand tu observes une pierre longtemps, tu comprends peu à peu ce que sa forme a de particulier, tu arrives à la transposer assez fidèlement en deux dimensions et parfois tu arrives à lui donner une présence véritable. Par présence véritable, j’entends que l’image produite est plus qu’une représentation fidèle. C’est l’objet plus mon regard plus ce temps nécessaire à la réalisation. C’est du réel augmenté en quelque sorte. Ça s’est toujours passé ainsi quand un homme se met à transposer ce qu’il voit dans un langage artistique. Parfois c’est d’une banalité affligeante mais parfois il y a quelque chose de nouveau qui existe.
Au fur et à mesure que j’avance dans l’exploration d’une même forme, elle m’apparait plus étrangère. Comme si la connaissance et la familiarité avec ses bosses et ses creux m’entrainait inexorablement dans un monde qui n’est pas le mien : Le monde minéral. Le monde avant nous, qui sera aussi le monde après nous.
Dessiner ces silex est une manière d’éprouver une solitude, une solitude onthologique. Je devine qu’à l’intérieur de chaque caillou se love encore autre chose qui me sera à jamais inconnu.
Quand je fais un portrait, j’essaie toujours de rester fidèle à mon modèle sans perdre de vue la nécessité de faire remonter à la surface de la toile ce qui est caché. ( Parfois la proximité avec mon modèle facilite ce mouvement, parfois c’est juste le regard et ce sont les yeux de l’autre qui me permettent de plonger derrière son visage. A ce moment j’ai l’impression de mieux sentir la force de cette présence de l’autre et le mystère qui l’accompagne.)
Quand je dessine les cailloux pas d’altérité au sens véritable. Deux solitudes de nature différente se font face. Le silence têtu d’une forme surgi de la nuit du Crétacé millénaire face aux élucubrations d’un représentant d’une espèce passagère. Et puis, arrive un moment, quand tu as déjà dessiné depuis des heures, quand tu as enfin oublié qui tu es, où tu as l’impression que c’est la pierre qui te regarde. Est-ce qu’ici, en dessinant ces cailloux solitaires, je suis encore et toujours en train de faire des portraits, des portraits de pierres ?
SILEX/EXILS, anagramme que je trouve d’une grande beauté !
Dessiner des silex et se sentir « Homme-Pierre » pour un instant, un instant d’éternité.
Et cette question qui nous hante : Que restera t-il de nous ? Que restera t-il de notre espèce sur cette planète bleu, sur cette planète extraordinaire ?
Peindre, c’est d’abord regarder le monde qui est le nôtre. Le regarder de plus près et se tenir plus loin.
Image : mur d’atelier décembre 2024, série SILEX/EXILS, 2024, aquarelle, pastel et crayon de couleur sur papier, 29,5 x 42,5 cm
« On a jamais essayé »
« On a jamais essayé »
Ce dessin est inspiré d’une gravure des « Désastres de la guerre » de Goya. C’est ma contribution très modeste et certainement inutile, j’en conviens, à l’expression de stupeur qui a saisi beaucoup d’entre nous.
Cet « entre nous » est bien sûr aussi une partie du problème et une des nombreuses causes de la montée inexorable de l’extrême droite. Nous ne parlons plus qu’aux gens qui nous ressemblent dans une société de plus en plus polarisée où chacun est conforté dans ses convictions par sa bulle numérique. En 2017, on se disait que les américains étaient frappadingue d’élire Trump. Sa réélection devient de plus en plus probable. Non, ce n’était pas un accident et la montée de l’extrême droite en France et en Europe participe d’un mouvement de fond. Nos démocraties et leur libéralisme économique sont à bout de souffle. Après la chute du mur et l’illusion de la « mondialisation heureuse » nous avons laissé passer une opportunité historique pour construire un monde plus solidaire. C’est la volonté et le courage qui nous ont manqué. La partie semblait gagné pour l’Occident…mais nous nous sommes contenté de faire du commerce. Cette vague brune n’est que la suite logique d’une succession de manquements de nos sociétés libérales et elle arrive au pire des moments : Les ennemis du modèle démocratique occidental sont nombreux et avancent leurs pions mètre après mètre. Le plus proche, le plus pressé est certainement Poutine.
« On a jamais essayé »
Avez-vous déjà été tenté de donner les clés de votre maison aux complices du mec qui veut la détruire ?
Mais comment peut-on être si aveugle ?
J’habite depuis 17 ans dans un très joli village de l’Oise où le RN est devenu majoritaire. Comme dans la plupart des bleds il n’y a quasiment pas « d’étrangers basanés » à 10 km à la ronde. Quand on discute avec les gens le « On a jamais essayé » revient sans cesse. Le rejet des élites peut se comprendre aisément ( mais comment qualifier la clique familiale de Le Pen ? ), les difficultés matérielles sont bien réelles, la peur du déclassement social ainsi que la peur de l’autre alimenté par les médias deviennent angoisse identitaire. Les gens s’en foutent de Poutine, de l’Ukraine et du réchauffement climatique. Ce qu’ils veulent c’est continuer de rouler en 4×4 diesel, carburant qui redeviendra moins cher quand le RN aura baissé les taxes et qu’on aura fait la « paix » avec le tsar. Ils répètent tranquillement ce qu’ils entendent à longueur de journée : « grand remplacement », « soumission », « tous pourris », « on vous ment » etc.
C’est dingue, jusqu’ici je n’ai même pas évoqué le fond rance et racial du projet de la « préférence nationale ». Un « projet » de société basé sur les seuls liens du sang. Nous avons vu à quoi mènent tous les nationalismes…si,si, nous avons déjà essayé !
Grand soleil ce matin, voilà enfin l’été, l’Euro de foot, le tour de France, les JO, la plage…Vous vous rappelez cette chanson de Renaud : « Hexagone» ?
image : d’après Goya, « les désastres de la guerre », pastel sec sur papier, 50 x 65 cm
LE BOUFFON
LE BOUFFON
Le monde était devenu fou. Cette phrase m’est venu à l’esprit en cherchant un titre pour mes derniers autoportraits en bouffon. Je ne sais d’où elle sort, elle pourrait être le début d’un film catastrophe. Mais je vous le demande, ce monde, n’a-t-il jamais été autre chose que folie ?
Voici ce que Érasme de Rotterdam écrivait en 1511 dans son célèbre Éloge de la folie :
On ne saurait s’imaginer quels mouvements, quels troubles, quelle quantité de scènes de toute espèce excite sans cesse sur ce globe l’homme, ce petit animal qui peut à peine se promettre un instant de vie, et qui est continuellement exposé à voir abréger cet instant par la guerre, la peste et les autres maux qui ravagent et dépeuplent si souvent la terre. Mais je serais la plus folle de toutes les folles, et Démocrite aurait bien raison de rire de moi à gorge déployé, si j’entreprenais de rapporter ici toutes espèces de folies et d’extravagances qui règnent parmi le peuple.
Aujourd’hui, « ce petit animal », ne peut pas ignorer les maux qui ravagent la terre. Il ne peut pas ignorer que l’inversion des valeurs devient la norme dans beaucoup d’endroits et qu’il y a même des grands pays où de petits psychopathes ont les pleins pouvoirs.
Quel « drôle » de moment, tout de même, dans l’histoire de notre humanité. Quel « drôle » de moment également dans l’histoire de l’art, souvent reflet de notre monde. Le marché de l’art en est à coup sûr sa caricature. Aux artistes ne restent plus qu’à endosser le costume du bouffon. Néanmoins la figure du bouffon n’a de pertinence que quand il a été choisi par un roi. Et le roi de notre temps c’est le fric…
Ne croyez pas que c’était mieux avant. Pour preuve, s’il en fallait une, écoutons encore une fois Érasme : Est-il besoin de parler ici de ceux qui professent les Beaux-Arts ? (…) les artistes les plus ignorants sont toujours très contents de leurs petites personnes et jouissent de l’admiration du plus grand nombre, ils auraient bien tort d’aller se donner des peines infinies pour acquérir de vrais talents, qui ne serviraient, au bout du compte, qu’à faire évanouir l’idée avantageuse qu’ils ont de leur propre mérite, qu’à les rendre plus modestes, et à diminuer de beaucoup le nombre de leurs admirateurs.
Quoi de neuf ?
Comme j’aimerais pouvoir rire de ce monde à gorge déployé et faire rire les autres de la sorte.
Pourtant, je le sais bien, le rire ne va pas sans contrepartie. Chaque bouffon porte en lui une sorte de tristesse, une tristesse que nous autres devront probablement garder pour nous parce qu’elle nous semble impossible à partager. Elle est trop grande, trop diffuse, bloquée au fond de notre gorge, juste derrière cette « boule à cri ». Et puis, on l’avale, encore une fois, on reprend l’air, encore une fois et on se remet à vivre, à y croire, à aimer, à admirer.
J’aime le printemps et j’admire la mauvaise herbe qui pousse.
Alors je remets mon bonnet à grelots et reprends le travail.
Entendez-vous, comme moi, ce rire jaune beau comme un forsythia ?
PS. :
L’autre jour, un automobiliste particulièrement testosteroné m’a traité de « BOUFFON ». Je n’ai pas compris pourquoi. Je lui ai répondu « MERCI ». Il n’a pas compris pourquoi. Après un court échange de politesses, nous nous sommes quitté fâchés et incompris. Je n’ai pas eu le temps de lui expliquer que mon admiration pour la figure du bouffon était sincère.
Image: LE BOUFFON ( SELF PORTRAIT ), 2024, mixed media on paper, 105 x 75 cm, @jörglanghans
Dans quel monde vit-on ?
Dans quel monde vit-on ?
Nous croyions avoir déjà vu le pire, et nous espérions avoir apprit quelque chose…Mais la folie des hommes, le fanatisme religieux, le désir de domination et le besoin de vengeance s’imposent de nouveau.
« Wozu Dichter », « à quoi bon les poètes », écrivait Hölderlin et aujourd’hui, encore et toujours, ce même sentiment d’inutilité de l’art face à la barbarie. Parce que comment nommer l’innommable, comment faire pour ne pas être engloutit par ce flot d’atrocités ?
Si l’art ne m’est d’aucune utilité contre la barbarie, l’art m’est néanmoins nécessaire pour ne pas devenir une brute humaine à mon tour : je serais un homme amoindrie de sensibilité, d’imagination, d’empathie et d’élan vital si demain j’étais empêché de créer.
Le cauchemar absolu serait un monde sans création artistique, un monde peuplé d’hommes apeurés et occupés par leurs survie au point de ne plus pouvoir concevoir de la beauté. C’est le monde que les fanatiques d’ici et d’ailleurs veulent nous imposer.
Image : UNTITLED, 2017, oil on paper, 54 x 73 cm
L’étang modeste ( été 2023 )
L’étang modeste ( été 2023 )
Nous avons tous observé un jour la surface d’un plan d’eau. Et nous nous sommes étonné de la netteté de l’image qu’elle nous renvoie. Il suffit de regarder ce miroir assez longtemps pour oublier qu’il s’agit d’un reflet. Les arbres, les nuages et les oiseaux s’y mirent et nous voilà, tel Narcisse, prit à notre tour dans une contemplation vertigineuse : les choses qui nous apparaissent avec une si grande netteté, c’est à dire avec une si grande évidence, ne sont que des images. Des images qui renvoient au monde bien tangible qui se reflète en même temps sur la surface aqueuse de notre rétine pour former in fine, une image mentale. L’image et l’imagination ont la même racine. Calderon de la Barca écrivait déjà la vie est un songe et les songes sont ce qu’ils sont . ( la vida es sueño y los sueños sueños son )
Ce fut un été pour faire le tour d’un étang comme on tenterait de faire le tour de son âme. Un voyage immobile. J’ai vu le calme trompeur d’une surface d’eau. J’ai vu des couleurs plus intenses, plus mystérieuses également. J’ai vu, à l’autre bout du lac, une libellule frôler la surface de l’eau.
Le peintre plonge sans cesse dans les images du monde et perce la surface de la représentation du « réel ». Peut-être pour proposer à son tour une autre image, incarnée celle-là, du monde que nous habitons. N’est-ce pas pour faire corps avec ce monde au lieu de rebondir comme une balle de surface en surface ?
Pour peindre aujourd’hui, à l’époque de l’indigestion d’images, il faut avoir l’âme d’un enfant ou celle d’un grand mélancolique.
image : photo prise au bord de l’étang d’Angy ( Oise )
Fulgurance et patience
Fulgurance et patience
Voici un tableau commencé il y a plus de deux ans déjà que j’ai terminé seulement maintenant. J’avais fait quelques esquisses dans la forêt de Hez-Froidmont pour saisir la fulgurance d’un printemps qui éclate. Certaines études sont restées telles quelles mais celle-ci m’a emmené ailleurs.
Il m’arrive assez fréquemment d’avoir l’impression que ce n’est pas moi qui décide. C’est inconfortable que les choses nous échappent, mais l’aventure véritable commence justement à ce moment-là.
Ici, j’avais fait appel à la rapidité de l’esquisse pour dire la beauté éphémère et l’éblouissement, mais j’ai du passer par la patience, autrement dit la lenteur. Comme si peindre était aussi accepter de sortir d’une linéarité temporelle coutumière.
Le temps de la peinture est autre que celui des saisons.
Des écorces, suite 2008 – 2023
Des écorces, suite 2008 – 2023
» J’ai posé trois petits bout d’écorce sur une feuille de papier. J’ai regardé. J’ai regardé en pensant que regarder m’aiderait peut-être à lire quelque chose qui n’a jamais été écrit. J’ai regardé les trois petits lambeaux d’écorce comme trois lettres d’une écriture d’avant tout alphabet. » Ainsi commence le livre ÉCORCES de Georges Didi-Huberman.
J’ai découvert ce livre des années après avoir commencé mon travail sur les écorces de bouleau. En 2008 je faisais mes premiers dessins dans une forêt tout proche de l’atelier sans me douter que ces fragments d’arbre allait m’occuper pendant si longtemps. Quand j’ai ouvert ce livre j’avais l’impression qu’une main m’avait tendu un miroir, un miroir qui reflétait non pas une image mais ce qui était derrière : la présence caché mais tangible de ce que Jung appelait le « inconscient collectif ». J’avais donné à « mes » écorces un statut de métaphore pour parler tantôt de la fragilité de nos vies, tantôt de la violence infligée à l’homme par ses semblables. Mais il fallait que je lise ce livre pour découvrir qu’une histoire plus obscure résonnait ici à mon issu. L’arbre, le bouleau, s’appelle dans ma langue maternelle « die Birke ». Comment j’ai pu ne pas penser à Birkenau, prairie de bouleaux, l’endroit même où le camp d’extermination Auschwitz-Birkenau fut construit, l’endroit où l’humanité avait basculé dans l’inhumain d’une façon inoubliable !
Cet hiver je suis retombé sur ce livre et je l’ai relu. J’ai ensuite posé une écorce sur ma table d’atelier et je l’ai regardé longtemps. Puis je l’ai dessiné patiemment. Quand le dessin était terminé je déplaçais l’écorce, lui donnant une autre forme pour la dessiner à nouveau. Après chaque dessin, chaque nouvelle torsion de cette écorce lui donnait une forme différente. J’ai fait ainsi une trentaine de « portraits » de cet écorce que j’avais arraché en 2008 à un tronc tombé au sol.
L’autre jour l’écorce s’est cassé.
J’ai accroché ces dessins au mur pour voir si il y avait là quelque chose comme « une écriture d’avant tout alphabet ».
Image : mur d’atelier 2023 avec les œuvres de la série VESTIGES, technique mixte sur papier, 29,5 x 42 cm
La jeune femme à la robe rouge
Une visite à la Gemäldegalerie de Berlin, suite
La jeune femme à la robe rouge
Je plonge dans un visage peint par Cranach en 1503 . La peinture est d’une qualité exceptionnelle : tout est lumineux, précis et vibrant à la fois. On peut y voir, « sous la peau », les traces de l’esquisse qui porte ce visage. Ce sont les premiers gestes de la main qui a cherché à dire ce visage. Le visage d’une jeune femme à la robe rouge. Je me demande si elle a été heureuse, si son regard perdu dans le vague est l’expression d’un caractère nostalgique, si ses bras posés sur son ventre protègent un enfant à venir ou si c’est un geste bien à elle, comme pour se rassembler, je me demande si cette coiffe volumineuse cache une chevelure abondante qu’elle ne peut montrer qu’à son époux. Je me demande si Lucas Cranach l’ancien n’était pas tombé amoureux de son modèle, si Lucas encore jeune lui-même, n’avait pas placé cette femme au milieu de ce paysage juste pour peindre ces deux arbres, l’un plein de feuilles et l’autre presque nu…pour dire sa beauté éphémère ? et pour placer au fond à droite cette montagne enneigé…inatteignable. Cranach qui 30 ans plus tard allait peindre ces énigmatiques Venus sur fond noir.
Je ressens comme une gêne…juste à côté de moi, à quelques centimètres, impatiente une autre femme. Elle aussi porte une robe rouge mais son visage m’est désagréable. Ça faisait combien de temps que je l’empêchait de se poser là ? Je m’excuse platement, Entschuldigung, ich habe vor mich hergeträumt, je me détourne et là je rencontre le regarde calme d’un homme avec un curieux manteau à col de fourrure. Nous sommes pourtant en plein mois d’aout et il fait 33 degrés à Berlin. Il me fixe, plein d’assurance, me sourit un peu et je me dis qu’ici, il faut s’attendre à tout.
PS. : Le portrait de la jeune femme est le pendant d’un autre portrait conservé au musée de Nürnberg. Il représente son époux, un avocat de l’université de Vienne. Le portrait fut longtemps attribué à Dürer.
Images : Bildnis einer Frau eines Rechtsgelehrten, 1503, peint par Lucas Cranach l’ancien
Une visite à la Gemäldegalerie de Berlin
Une visite à la Gemäldegalerie de Berlin
Mais comment ces visages ont-ils pu traverser les siècles sans prendre une ride ?
On rentre dans ce musée comme dans un temple. Espace épuré, lumière diffuse, silence feutré. Dans les premières salles, des peintures religieuses sur fond doré. Arrivé aux 15ème et 16ème siècles tout change : il y a beaucoup de portraits, tête seule ou buste. Albrecht Altdorfer, Christoph Amberger, Albrecht Dürer, Hans Holbein, Lucas Cranach, Jan Van Eyck, Hugo van der Goes, Maitre de Flémalle, Rogier Van de Weyden, Petrus Christus, Hans Memling, Jean Fouquet…que des grands artistes ! J’ai le vertige, comment « absorber » tant de chef d’œuvres, il me faudra plusieurs vies…Passé ce petit moment de panique une impression d’irréalité s’impose : Les regards de ces visages peints communiquent avec les nôtres comme si de rien n’était.
Tantôt frontaux, curieux, interrogateurs, malicieux, parfois regards dans le lointain, rêveurs, soucieux ou inquiets. Ils expriment tous un sentiment qui nous est familier. En cela ils sont comme tous les inconnus que nous croisons dans des lieux publiques et qui nous offrent, parfois, l’instant d’un regard une part de leur humanité. Mais ici, dans le silence de ces salles de musée, j’ai la certitude de pouvoir voyager d’une autre façon. Le temps de la rencontre avec une œuvre est un temps suspendu. C’est peut être cela la force de l’art. Je contemple l’image de quelqu’un qui n’est plus depuis plus d’un demi millénaire. Je suis foudroyé par cette image du 16ème siècle qui est une image incarnée, une image dans laquelle un corps fut déposé comme dans un sablier. Troublante permanence d’une présence si fragile pourtant.
Image : détail du portrait de Hieronymus Holzschuher peint par Albrecht Dürer en 1526
QUELQUE CHOSE PLUS GRAND QUE SOI
Personne ne peut empêcher l’arrivée du printemps !
J’avais commencé ce tableau avec beaucoup d’enthousiasme il y a plus d’un an déjà. Le fond d’air était délicieusement frais, le jaune des forsythias bien présent dans le paysage et tout semblait tendre vers un renouveau. Mais je ne sais plus exactement pour quelle raison ce tableau ne voulait pas se faire. Je l’ai ensuite abandonné et je m’étais consolé en pensant le reprendre plus tard, peut être au printemps prochain.
Nous y sommes au printemps 2022 ! Avec encore plus d’évidence, m’apparaît aujourd’hui cette beauté renouvelée chaque année par la nature mais aussi l’horreur que l’homme est capable d’infliger à ses semblables. Et je pense à cette vertigineuse simultanéité des vies, ici et là-bas.
Alors comme beaucoup d’autres silencieux, j’essaie bon gré mal gré de continuer à faire ce que je sais faire le mieux. Aujourd’hui je suis « heureux » d’avoir avancé dans cette peinture de forsythia et c’est ma petite victoire sur les idées noires qui m’ habitent.
Rien ni personne ne peut empêcher l’arrivée du printemps !
Et vivre, c’est ne pas se résigner.
Albert Camus, Noces
Et vous, comment faites-vous ?
Et vous, comment faites-vous ?
La guerre contamine tout. Elle est obsédante et obscène. Théâtre archaïque de la cruauté à son paroxysme. Les acteurs portent des masques. Beaucoup ne retrouveront plus jamais leurs visages. Je suis le spectateur de cette scène primitive jouée par l’humanité tant de fois. En scrutant ces actes je suis devenu prisonnier de ces images d’horreur absolu que sont celles de la guerre. C’est comme s’il s’agissait d’une forme de pornographie de la violence qui nous atteint jusqu’à l’os, nous sali et nous mine. Même à distance… !
Comme vous certainement, je ne suis pas dans un état normal depuis le 24 février. Après la sidération, la colère et l’empathie, s’est installé une sorte de tristesse sans nom. Pendant le massacre du peuple syrien j’avais ressenti quelque chose de similaire. Un mélange de honte, d’impuissance, de révolte qui avait laissé place à cette tristesse-là.
J’essaie de continuer ma vie sur ce petit coin de notre planète encore préservé et je souris à mes enfants, à ma femme, à mes amis et à mes voisins. Je sors mon chien matin et soir, je peins, je continue les gestes du quotidien mais aujourd’hui tout a un goût de cendre. Ce matin le jaune du forsythia que je peins est la couleur d’un printemps foutu.
Je ne suis pas croyant mais aujourd’hui je comprends ceux qui prient pour ceux qui souffrent.
Je me suis toujours cru pacifiste mais aujourd’hui je comprends ceux qui font le choix des armes.
Je sais ces lignes aussi vaines que les images postées ici, mais comment faites-vous pour ne pas étouffer de cette horreur ?
Me vient à l’esprit cette chanson « être né quelque part »…une petite musique qui résonne encore plus dans le vacarme d’une guerre que celui qui l’a initié refuse d’appeler par son nom.
Devant une piéta de Giovanni Bellini
Devant une piéta de Giovanni Bellini au Musée de l’Académie de Venise
Rien ne peut remplacer le face à face avec une œuvre comme rien ne peut remplacer la présence d’une personne aimée. L’émotion que j’ai ressenti devant cette piéta de Giovanni Bellini ne peut se résumer en quelques mots. Cette peinture dégage quelque chose de si particulier, quelque chose de presque irréelle. La lumière qui en émane est en partie due à l’héritage byzantin ( lumière devant – lumière derrière ) mais ne se laisse pas réduire à cela. Le corps du Christ est non seulement de la même couleur que le sol du chemin mais en plus, le mouvement du bras et de la main semble le prolonger en quelque sorte jusque dans les plis du manteau bicolore de la vierge, qui font à leur tour échos aux montagnes enneigées. L’ensemble que forme ce couple mère-fils ressemble au paysage de l’arrière-fond pour devenir un corps-paysage intemporel. Le voile blanc de Marie et le tissu qui ceint la taille du Christ ne font qu’un. Tout, absolument tout, jusqu’au moindre détail fait sens, dialogue, résonne et amplifie le récit. L’arbre tronqué sur la gauche (qui refait une nouvelle pousse) annonce la résurrection futur, comme les fleurs blanches dans le champs ( influencées peut être par Dürer ) sont bien sur des symboles usuelles de cette époque et peuvent donc s’expliquer. Mais l’émotion que suscite cette œuvre reste pour moi mystérieuse. Quelle étrange lien se tisse à travers les siècles entre ce morceau de bois peint et nous. Après un sentiment d’émerveillement arrive un vertige ! Quand Bellini peint ce tableau le Christ est déjà mort depuis 1500 ans et pourtant l’émotion de Marie tenant le corps mort de son fils est si palpable ! Et aujourd’hui encore, cinq cent ans après l’exécution du tableau, cette émotion demeure visible, inchangé, juste là, devant nos yeux.
Le visage de la mère est comme mis à nu. C’est la partie du tableau qui techniquement parlant a reçu le moins de peinture. On y voit à peine un résidu de matière quasiment transparente. Est-ce une décision de l’artiste ou est-ce plutôt du à l’usure du temps, à un nettoyage, une restauration excessive ou bien au deux, je ne le sais. Le fait est que nous sommes ici devant le premier dessin, l’esquisse première du visage. Tout est retenue, tout est intériorité. Une peine qui ne peut être dite. Pas une larme ne coule ici. L’immense compassion de ce visage de femme se prolonge dans les gestes de ses mains soutenant la tête du fils ainsi que ses jambes. Visage délicat de la mère et visage terreux du fils. La face du Christ semble comme aplatit, écrasée par une étrange perspective. Tête couronnée aux lèvres mortes, ample chevelure défaite et une oreille qui n’en est pas une…La mort a déjà fait son travail de sape sans l’enlaidir néanmoins tandis que le corps semble encore animé par le sang qui y circule. Je ne me suis jamais vraiment intéressé de près au récit proprement religieux mais j’ai toujours admiré la capacité de nos collègues lointains à dépasser totalement le cadre imposé par l’église pour faire de leurs productions des images incarnées d’une force universelle. Ici ce n’est pas seulement la vierge Marie qui pleure le Christ mais c’est la douleur de toutes les mères qui perdent un enfant. C’est l’image de la compassion même, compassion au delà de toute croyance.
Parfois il m’arrive de me sentir si proche d’eux et pourtant ces artisans de la foi devaient croire profondément à une histoire à laquelle je n’ai jamais cru.
LA RESSEMBLANCE
De quoi la ressemblance est-elle le nom ? ( se reconnaître ou se connaître )
Au musée, quand je regarde un portrait je n’ai rien à faire de la ressemblance supposé entre le modèle et l’œuvre. De toute façon, en général je ne peux pas en juger.
Par contre quand je dessine moi-même avec un modèle je suis très attentif à chaque trait du visage et je peux désespérer de ne pas réussir à obtenir cette ressemblance.
Il en va de même quand je suis mon propre modèle. Depuis un an déjà, je travaille à une nouvelle série d’autoportrait. Chaque jour, je descends dans l’atelier pour dessiner ma « tronche », parfois orné de tournesols ou d’autres végétaux.
Je crois que j’ai fait bien plus qu’une cinquantaine d’études pourtant je n’en ai pas terminé. Ce qui me trouble chaque matin c’est de ne jamais me reconnaitre. J’observe le dessin de la veille et me demande en quoi ce type me ressemble. Je ne me reconnais que par fragment. Voici un œil avec la racine du nez qui me semble « juste », dans un autre dessin c’est la forme du crâne avec une oreille placé au bon endroit, ici c’est le menton avec le départ du cou etc. Comme si mon image dans sa totalité me fuyait.
Autre curiosité : je dessine les végétaux avec beaucoup de liberté et de plaisir, sans me soucier plus que cela de leur apparence exacte. Tantôt je capte leur mouvement, tantôt un détail précis et parfois j’invente le tout. Comme si je connaissais si intimement leur nature que je peux donner libre cours à ma main sans jamais « trahir ». Quand le crayon rencontre le contour du visage, ma main devient plus hésitante. Je n’arrive pas ou que très rarement à dessiner cette « putain de tête » comme je dessine ces végétaux !
Je remarque que les dessins qui me parlent le plus vivent de cette tension entre des traits rapides et des traits lents. Comme si cette polyphonie ( ce polytracé ) composait un ensemble plus complexe et plus intime.
J’élabore des stratégies bizarres pour piéger ce visage. Je ne veux pas savoir ce qu’il advient la minute d’après. Il faut que l’image fasse irruption ! L’œuvre doit se faire le plus naturellement possible (sans trop la guider) pour qu’elle me surprenne. Je cherche en premier lieu à être surpris moi même quand j’ouvre la porte de mon atelier. Je veux arracher à ces autoportraits quelque chose qui les (me) dépassent. S’il n’y a pas de débordement, il n’y a pas d’œuvre. Pour y arriver je dois me mettre à nu, accepter de recommencer humblement chaque jour. Pas de zéro, mais presque.
note d’atelier du 23 novembre 2020
Comme si l’image, ici, prenait ou reprendrait un statut d’icône. A la renaissance on envoyait un petit portrait aux futurs époux et les égyptiens peignait le visage du défunt sur le sarcophage. Quel pouvoir accordé à ces images ! J’ai à coté de mon chevalet deux portraits que j’ai peint de mes parents il y a bien longtemps déjà…
Quand je dessine un visage je m’obstine encore à respecter tous les traits du mieux que je peux. Par contre quand je dessine un arbre je me sens absolument libre de ne pas dessiner toutes ses branches. Pourquoi le portrait peint a encore, pour moi en tout cas, un statut à part et n’est pas simple prétexte à peindre ?
Qu’est ce qui demeure intouchable dans chaque visage à l’ère du selfie et du partage d’images instantanées ?
Image : détail AUTOPORTRAIT 2020, aquarelle, crayon de couleur et pastel sur papier,105 x 75 cm ©jorglanghans
L’éclaire
L’éclair
Janvier 2020. A l’atelier, ma tronche partout ! Cela a quelque chose de gênant. Combien d’heures passées devant ce miroir installé pour l’occasion à côté du chevalet ? Drôle de face à face quotidien à l’ère du selfie.
Qui es-tu, toi, de l’autre côté du miroir ?
Au début j’ai peins des tournesols à côté de ma tête. Souvenir de l’été et hommage à un autre peintre. Ensuite j’ai convoqué les végétaux que je peignais après la mort de ma mère. Maintenant tout cela coexiste et devient matière à explorer, sur un même plan : le végétal et l’humain. Le tremblement de la feuille dit la même chose que le battement de ma paupière.
Tantôt je commence par dessiner cette feuille, tantôt je commence par l’œil ou l’oreille, pour rendre plus imprévisible l’œuvre en train de naitre. Mais au fond, n’est-ce pas « l’humain », tout simplement, que je guette ? Ce que nous avons en commun.
A travers un visage, toujours le même, peut t-on dire tous les visages ? Si « je est un autre », il faut lui arracher un lambeau de vérité ! Mais ce que j’appelle par facilité « vérité », n’est pas seulement ressemblance physique, mais…quel autre mot utiliser ?
Jour après jour, je scrute ce miroir avec l’espoir de voir surgir quelque chose d’inattendu, une forme plus juste et plus nue. Arracher le masque, les masques . Ces traits, sans le vouloir, formeront un éclair qui foudroie toutes les apparences pour devenir apparition. Ces traits venues du néant blanc de la feuille de papier deviennent l’image d’un visage qui pourrait disparaître la seconde d’après.
Présence et fragilité. Simultanément. Je crois que c’est cela que je cherche.
C’est mon visage que je peins mais ce n’est pas moi qui compte. Mon visage n’est que support d’une exploration qui appelle le surgissement d’une présence. Elle reste un mystère.
Maintenant j’ai réduit les moyens au strict minimum. Du papier et un crayon. Pour aller à l’essentiel, vers le plus dépouillé, le plus nu, je ne veux rien d’autre que ce crayon !
Parfois je fais comme une percée en dehors de ce que j’appelle mes murs. Mais l’éclair…je ne l’ai pas vu et je commence un autre dessin…
image d’atelier janvier 2020 ©jorglanghans
L’HOMME – TOURNESOL
L’homme – tournesol
« Mon corps est fait du bruit des autres » écrivait Antoine Vitez et le corps de la peinture est fait des images des autres.
J’observe une fleur de tournesol accrochée à mon chevalet. J’aime sa structure alvéolaire et légèrement bombée comme l’iris. J’aime sa couronne de pétales desséchés, sa tige striée et creuse. Je la regarde à nouveau et je me rends compte que c’est elle qui me fixe de son œil sombre. « Que cherches-tu par ici ? Pourquoi ton visage associé au mien ? Ne sais-tu pas que j’appartiens à un autre ?»
A la fin du mois d’août j’avais ramassé quelques tournesols déterrés et je les ai tant bien que mal fixés sur les murs de mon atelier, sans intention particulière. Cela faisait simplement écho aux meules de foin que j’avais dessiné l’été et c’était tout de même plus facile à ramener à la maison. Aussitôt accrochés au murs, ces tournesols (fatalement !) convoquaient l’illustre confrère. Comment faire quelque chose d’intéressant à partir d’un sujet peint tant de fois par « un saint » ? En somme, cette affaire part mal pour mes autoportraits que j’ai envie d’appeler « L’homme-tournesol ».
Maintenant l’été n’est plus qu’un souvenir, l’atelier se transforme tous les jours un peu plus en frigo, les meules de foin ne roulent plus et les tournesols semblent fossilisés.
Dans la forêt les derniers feux d’artifice de l’automne sont déjà tirés. J’essaie de dessiner ma tête comme je dessinerais une feuille. Avec détachement. Je suis la feuille qui tombe, je suis un enfant de novembre.
image: L’HOMME – TOURNESOL, 2019, watercolor, gouache and pastel on paper, 105 x 75 cm, ©jorglanghans
LES MAINS BLEUS
LES MAINS BLEUS
Je peins des mains comme autant de symboles pour essayer de dire l’homme. Des mains qui donnent et qui reçoivent. Des mains qui cherchent, des mains qui se cherchent.
Ce sont peut être des mains en prière.
Pas deux mains jointes comme nous les avons vues et souvent admirées dans la peinture occidentale. Non, une main seule, comme un être solitaire. Seul et debout. Oui, surtout debout, dressé là comme une pierre levée. Je veux voir cette main qui incarne une espérance folle et ancienne.
Je peins des mains qui cherchent, parce que c’est le chemin qui m’intéresse et non le but.
Je peins des mains qui tentent un geste nouveau, un geste inconnu par toutes les mains depuis la première empreinte dans une grotte.
Qui comprendra cette nécessité d’esquisser un geste impossible ? N’est-ce pourtant pas cela « créer » ? Tenter « l’impossible » et découvrir peut être quelque chose de nouveau à partir de sa propre main. D’une simple main.
Mains aux mille doigts.
Des mains bleus aux mille doigts, comme mille tentatives pour dire l’homme, sa quête, l’amour et l’espoir.
Des mains bleus : bleu Klein qui se jette dans le vide, bleu Matisse qui découpe une fleur, bleu vitrail, bleu gothique, bleu trop bleu pour un ciel ordinaire…
Je peins des mains pour dire encore et toujours la beauté, la beauté « à porté de main ». La beauté cachée, parfois ignoré, souvent bafouée.
Revenir à la main, toujours ! Parce que la main a ses raisons que même le cœur ignore…
Je peins la main seule, ainsi elle sera plus nue.
image : vue d’atelier mai 2019
UNE PLANTE GRIMPANTE
Une plante grimpante
( à propos de la série de dessins DANS MON JARDIN )
Au début de l’été 2018 une pousse de potimarron avait grimpée dans le grillage du potager en carré devant mon atelier, faisant beaucoup d’ombre aux plants de tomates. J’avais hésité un peu, et au lieu d’arracher cette plante vigoureuse je l’ai laissé en place la trouvant assez belle tout de même. La récolte fut moins bonne, mais au mois de septembre c’était magnifique. Ses fleurs oranges, son feuillage vert bleuté, ses tiges vigoureuses et ses fruits grandissaient à vue d’œil.
Ce fut une année particulière : la mort de ma mère m’avait assommé. Les mois suivants s’étaient écoulés sans que je m’en souvienne. Retrouver l’élan, le goût de vivre, remettre la machine en route, c’était cela l’enjeu. Et là, juste devant mon atelier, cette plante avait poussée pour moi. Je n’avais qu’à sortir mon chevalet pour être devant le plus captivant et salvateur des motifs ! Des formes souples et variés, une lumière d’été indien et un motif à échelle humaine. Tout s’accordait, tout résonnait, tout devenait simple : comme si ce bout de jardin était mon Eden à moi, mon radeau de sauvetage, mon île de Tahiti, « my portable kingdom ». Je pouvais m’échapper d’une réalité qui faisait trop mal sans m’enfuir. La vitalité de cette plante nourricière me donnait l’opportunité de retrouver la mienne et sa fragilité m’était familière. Il fallait simplement la dessiner sans trop me poser de questions. Ce que je fis. Au plus près des formes qui cherchent naturellement la lumière : Peindre une plante grimpante. Moi qui avais eu l’impression de ramper depuis des mois je devenais ainsi un grimpant à mon tour, cherchant frénétiquement un support pour tenir debout.
image de la série DANS MON JARDIN, 2018, aquarelle et pastel sur papier, 65 x 50 cm
BOUCHES
La première bouche que j’ai peinte date de 1993. A la fin d’un cycle d’autoportraits, ne restaient sur les dernières toiles plus que l’œil et la bouche comme ultimes traces de mon propre visage. La bouche est devenue par la suite un sujet à part entière, au même titre que l’arbre, la maison et le paysage.
Comme si « la bouche » était le signe d’une revendication : la peinture est mon langage. Je me tais parce que je n’ai pas les mots justes mais j’ai l’espoir de trouver les images qui me manquent ! C’est au fondement même de mon engagement dans l’art quand j’avais 19 ans et cela demeure valable jusqu’à maintenant.
Je peins des bouches sans aucune référence au visage. Des bouches comme des objets jetées sur une table. Des bouches ouvertes et anonymes : bouche – offrande, bouche – cavité, bouche – béance. Comme autant de cris muets.
Je sais que je dois y mettre beaucoup d’ombre et un éclat de lumière !
Quand je m’y attends le moins, la bouche parfois devient une promesse.
C’est un fantasme ancien que de vouloir réaliser le plus beau cri de l’histoire de la peinture. De Masaccio à Bacon et demain encore, combien ont songé à ce cri-là ?
Ce cri, est-ce le mien, le votre, le cri des sans voix, des victimes innocentes ? ( Est-ce le cri de douleur de ma mère sur son lit de mort ? ) Je n’en sais rien.
Et si tous ces cris, ensemble, au lieu de créer un vacarme infernal formaient un chant, le chant de la terre…
image : l’atelier 2018 ©jörgLanghans
Cet instant – là
Le fil rouge – der rote Faden
Cet instant-là…
Parfois le printemps nous surprend parce que nous n’avons pas su en voir les signes avant-coureur. Parfois la douceur même du printemps nous apparait presque suspecte. Nous étions habitué à la morosité d’un hiver qui se trainait, alors on se méfie.
C’est dans un état d’esprit similaire que je me suis retrouvé assis au milieu de mon atelier, entouré de toiles bleus avec des lignes rouges. Cette nouvelle série de peintures, intitulé « cet instant-là », est arrivée comme par effraction. Avant, c’est à dire les mois précédents, je travaillais sur une thématique complètement différente : La Guerre, avec comme point d’encrage « les désastres de la guerre » de Goya. J’avais exécuté environ 250 dessins, et avec chaque nouvelle feuille j’avais buté sur la même question, question simple pourtant, question idiote, question obsédante : Pourquoi l’homme tue l’homme ? Nous sommes la seul espèce qui tue son semblable sans arrière fond « nutritionnel »…
Ce travail m’avait laissé comme abasourdie. Après un passage à vide, j’avais un besoin impérieux de peindre quelque chose d’immatériel: Le bleu du ciel, plus précisément sa transparence, l’insaisissable, le presque rien…peut être pour échapper à ce monde où « l’homme est si lourd » ? Cette nouvelle série est peut être mon antidote contre l’horreur…ma façon de sortir de ces visions de cruauté, de me défaire de l’odeur de ces « désastres de la guerre ».
Sur ces fonds bleus transparents vient l’allégresse d’un geste simple :tracer une ligne qui devient un fil rouge ! Oui, parcourir cet espace bleu grâce à un fil ténu. Un sentiment de liberté, de joie au moment du geste.
Un vertige aussi ! Par où commencer, par où passer, avec quelle épaisseur ? Quelle trajectoire lui donner ? Des questions que j’ai dû mettre de coté pour ne pas casser la magie de cet instant-là. Parce que cet instant-là, je le savais, n’allait pas se représenter de si tôt. Jamais auparavant je ne me suis autorisé à faire des tableaux si « simples », formellement parlant : matière, sujet, couleur, exécution etc.
Je suis un artiste qui doit insister, répéter, effacer, recommencer, creuser…lentement…patiemment, pour s’approcher de ce qui me semble « vrai », essentiel, un artiste qui se doit de suer sur ses tableaux, sinon… c’est « louche », « trop facile ». C’est bien sûr de la connerie, je le sais, mais on ne se refait pas comme ça ! Alors ce « fil rouge sur fond bleu » m’apparait maintenant comme un tour de force, une victoire aussi ( surtout ) sur moi-même.
L’insaisissable, est-ce déjà la quête du bonheur ? Pas LE bonheur ! Je n’y crois pas, non , mais le moment du sentiment de bonheur. L’intensité de ce sentiment est comme la foudre. Elle éclaire, elle éblouit mais ne dure pas. C’est là toute sa force !
J’ai l’impression que de plus en plus clairement un sujet, un seul, prend toute la place dans mon travail. Je n’arrive pas encore à lui donner un nom, mais je sais que cela a voir avec deux titres de livre : Le sentiment tragique de la vie de Unamuno et de L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera. Cela fait longtemps déjà que ces deux titres me collent au cerveau, comme une rengaine, tandis que le contenu de ces livres s’est éloigné dans ma mémoire…les ai-je aimé ?
La vie, nos vies ! Pour commencer la nôtre bien sur, celle de notre femme/homme, de nos enfants, de nos parents, de nos amis, de nos connaissances, et aussi celles des gens plus ou moins proches qui un jour, un peu par hasard, font irruption dans notre cœur, toutes ces vies si denses, si riches, si imprévisibles, si fragiles…La chance, le hasard d’être né quelque part…quel vertige quand nous saisie la lucidité de notre fragilité ! C’est peut être cet instant d’immense bonheur d’être là, ici et maintenant. Cet instant-là, menacé constamment par les aléas de la vie, le cours de l’histoire ( grande où petite ), la bêtise, la haine ou simplement par l’érosion du temps …
L’instant de rencontre et d’extrême tension entre le sentiment de plénitude et la conscience douloureuse de sa fugacité.
Dans cette série j’essaye de saisir, si possible, cet instant-là !
Image : de la série Cet instant -là, 2016, huile sur toile, 150 x 150 cm
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